Êtes-vous le « default parent » de la famille ? Pourquoi est-ce toujours maman qu'on appelle ?
Ecrit le 04/09/2026 par Family Service,
Votre enfant a de la fièvre à la crèche : on vous appelle. Il faut prendre rendez-vous chez le pédiatre : vous y pensez. Demain, c'est la journée pyjama à l'école : vous le savez. Les chaussures deviennent trop petites, le paquet de couches arrive à sa fin, il faut acheter un cadeau pour l'anniversaire de samedi et penser à inscrire le grand au stage des vacances : quelque part dans votre tête, l'information est déjà enregistrée.
Et pourtant, vous n'êtes peut-être pas seule à élever vos enfants. Votre partenaire change les couches, donne le bain, prépare les repas, conduit les enfants à l'école et est un papa pleinement présent. Mais lorsqu'il faut savoir, prévoir, décider ou gérer un imprévu… c'est vers vous que tout le monde se tourne.
Si cette description vous semble familière, vous êtes peut-être ce que les Anglo-Saxons appellent le « default parent » : le parent qui, consciemment ou non, est devenu le point de référence de toute la famille.
Le « default parent », c'est quoi exactement ?
Le terme est difficile à traduire parfaitement en français. On pourrait parler de « parent par défaut », mais l'expression anglaise décrit assez bien la réalité : lorsqu'aucune autre organisation n'a été explicitement prévue, c'est ce parent qui est considéré comme responsable.
Et c'est justement ce qui rend le concept intéressant. Être le default parent ne signifie pas forcément faire davantage de tâches visibles que l'autre parent. La différence se cache souvent ailleurs, dans ce que les chercheurs appellent le travail cognitif domestique : anticiper les besoins, planifier ce qui doit être fait, prendre les décisions et vérifier ensuite que tout a bien été réalisé.
Une étude publiée dans les Archives of Women's Mental Health a justement comparé cette partie cognitive avec l'exécution concrète de 30 tâches du quotidien. Chez les 322 mères de jeunes enfants interrogées, les femmes déclaraient prendre en charge une part plus importante du travail domestique que leur partenaire, mais le déséquilibre était encore plus marqué lorsqu'il s'agissait de penser et d'organiser les tâches plutôt que simplement de les exécuter.
Autrement dit, un parent peut donner le bain tous les soirs. L'autre est celui qui a remarqué qu'il fallait racheter du shampoing, sait que l'enfant fait de l'eczéma avec une certaine marque, pense à sortir le pyjama pendant le bain et réalise que celui-ci commence justement à devenir trop petit. Faire une tâche et être responsable de la tâche, ce n'est pas toujours la même chose.
« Dis-moi ce que je dois faire » : la phrase qui résume peut-être tout
Sur le papier, la phrase semble plutôt bienveillante : « Dis-moi ce que je peux faire pour t'aider. » Mais pour le parent qui porte déjà l'organisation familiale dans sa tête, elle peut devenir particulièrement agaçante. Parce qu'il faut encore identifier ce qui doit être fait, décider qui doit le faire, donner les informations nécessaires et parfois vérifier ensuite que cela a bien été fait. Autrement dit : déléguer devient une tâche supplémentaire.
Le problème n'est donc pas nécessairement qu'un partenaire ne fait rien. Il peut même faire énormément de choses. Mais si l'autre reste la personne qui doit constamment voir, anticiper, organiser et distribuer les tâches, la responsabilité mentale reste concentrée au même endroit.
Ce travail est d'autant plus difficile à percevoir qu'il se déroule en grande partie dans notre tête. Les chercheurs parlent ainsi de travail « invisible » : contrairement à une lessive ou à un repas préparé, personne ne voit réellement le temps passé à se souvenir qu'il faut prendre un rendez-vous, comparer les stages de vacances ou anticiper qu'il ne reste que trois langes dans le sac de la crèche.
Pourquoi est-ce si souvent maman ?
Évidemment, toutes les familles ne fonctionnent pas ainsi. Certains pères sont le parent de référence et de nombreux couples répartissent réellement cette responsabilité. Mais les études consacrées à la charge cognitive familiale montrent que sa répartition reste fortement genrée.
Dans l'étude publiée dans les Archives of Women's Mental Health, les mères interrogées déclaraient prendre en charge en moyenne 72,6 % du travail cognitif domestique, contre 63,6 % des tâches physiques. Les activités liées aux enfants, comme leur santé, le rangement de leurs affaires ou la préparation de leurs sacs, faisaient partie des domaines où le déséquilibre était particulièrement visible.
Une autre étude publiée dans European Societies, basée sur des données provenant de dix pays européens, arrive elle aussi au constat d'une répartition genrée du travail cognitif familial et observe que les femmes qui en assument une part importante présentent davantage de conflits entre leur vie familiale et leur vie professionnelle.
Et cette répartition ne vient pas forcément d'une grande décision prise un soir autour de la table : « À partir de maintenant, maman sera responsable de tout. » Le rôle peut s'installer progressivement, parfois dès la grossesse. C'est elle qui connaît les rendez-vous médicaux, puis les informations de la maternité, les premiers rendez-vous de bébé, les quantités de lait, les tailles de vêtements, le rythme des siestes ou encore le fonctionnement de la crèche.
Petit à petit, une expertise se crée. Et parce que maman « sait », on finit naturellement par lui demander. À force de lui demander, elle sait encore davantage. Et le cercle continue.
Le vrai problème : avoir toujours un onglet ouvert dans sa tête
Le default parent n'est jamais complètement « off ». Même assise devant une série le soir, une partie de son cerveau peut continuer à tourner : il reste assez de langes ? Il faut répondre au mail de l'école. Le vaccin est quand déjà ? Ah oui, il faut prendre rendez-vous chez le dentiste. Et mercredi, qui va chercher les enfants ?
C'est là que le concept rejoint directement celui de charge mentale. Certaines tâches prennent deux minutes à réaliser, mais occupent mentalement beaucoup plus longtemps parce qu'il faut penser à leur existence avant même de pouvoir les effectuer.
Et ce n'est pas totalement anodin. Dans l'étude consacrée au travail cognitif domestique et à la santé mentale maternelle, les mères déclarant assumer une plus grande part de cette charge cognitive rapportaient également davantage de stress, de symptômes dépressifs et de burn-out, ainsi qu'une moins bonne santé mentale générale et une moins bonne qualité de leur relation de couple.
Une revue publiée dans Nature Mental Health s'est également intéressée à cette « mental load of motherhood » et à la façon dont cette accumulation de responsabilités peut peser sur le bien-être psychologique des mères, particulièrement dans un contexte où les attentes autour de la maternité sont nombreuses.
Ce qui permet aussi de faire le lien avec une question plus large que nous avons récemment abordée sur La Boîte Rose : lorsqu'une femme dit « J'aime mon enfant, mais je regrette d'être devenue mère », il peut être intéressant de s'interroger non seulement sur son rapport à la maternité, mais aussi sur les conditions concrètes dans lesquelles elle doit exercer ce rôle.
« Pourtant, mon partenaire fait beaucoup de choses »
Et c'est justement pour cela que le sujet mérite davantage de nuance qu'un simple « les hommes n'en font pas assez ». Dans certaines familles, les tâches domestiques et parentales peuvent sembler relativement bien réparties. Papa prépare les repas, fait les bains et conduit les enfants au sport. Maman gère les vêtements, les rendez-vous et l'école.
Mais une autre question permet parfois de voir la répartition différemment : qui est responsable du bon fonctionnement de l'ensemble ?
Si maman part trois jours avec des amies, doit-elle préparer les vêtements avant de partir ? Expliquer les horaires ? Rappeler qu'il faut rendre un papier à l'école ? Prévoir les repas ? Envoyer un message pour rappeler le rendez-vous du samedi matin ? Si oui, elle n'a peut-être pas réellement quitté son rôle. Elle le gère simplement… à distance.
La transition entre couple et famille peut justement redistribuer profondément les rôles. Devenir parents transforme le quotidien du couple et ajoute une quantité de nouvelles responsabilités qui doivent, d'une manière ou d'une autre, trouver leur place entre les deux partenaires.
Aider n'est peut-être pas le bon mot
« Mon conjoint m'aide beaucoup avec les enfants. » Cette phrase est tellement courante qu'on n'y prête presque plus attention. Pourtant, elle raconte quelque chose d'intéressant : si un parent aide l'autre, cela suppose presque que la responsabilité appartient d'abord à celui qui reçoit cette aide.
Or papa ne « garde » pas ses propres enfants lorsque maman sort. Il s'en occupe. De la même manière, partager réellement la parentalité ne consiste peut-être pas seulement à répartir les tâches, mais aussi à répartir la responsabilité complète de certaines parties de la vie familiale.
Partager une tâche, c'est aussi partager toute la réflexion qui va avec
Prenons un exemple très simple : les vêtements des enfants. Partager réellement cette responsabilité ne signifie pas forcément que papa habille les enfants le matin pendant que maman achète tous leurs vêtements, vérifie les tailles, trie ce qui est devenu trop petit, prépare les vêtements de saison et lui signale qu'il faut mettre le nouveau manteau.
Partager la responsabilité peut signifier qu'un parent prend entièrement en charge ce domaine : il sait quelles tailles portent les enfants, remarque quand quelque chose devient trop petit, achète ce qui manque et pense lui-même au changement de saison. Il ne faut plus lui demander de le faire, parce que personne ne le lui a « délégué » : c'est sa responsabilité.
Cette différence entre planifier et exécuter est justement au cœur des recherches récentes sur la charge cognitive familiale. Une famille peut donner l'impression de partager relativement équitablement les tâches visibles tout en laissant la majorité du travail d'anticipation et d'organisation à un seul parent.
Et si maman avait aussi une part de responsabilité dans cette dynamique ?
C'est une question plus délicate, mais intéressante. Lorsqu'on a pris l'habitude de tout gérer, lâcher prise peut être difficile. L'autre parent ne choisira peut-être pas les mêmes vêtements. Il préparera un autre repas. Il oubliera peut-être quelque chose. Il fera certaines choses différemment.
Et parfois, reprendre immédiatement le contrôle parce que « ce sera plus simple si je le fais moi-même » peut involontairement contribuer à maintenir la répartition existante.
Mais il faut être prudent avec cet argument : constater qu'une mère éprouve des difficultés à lâcher certaines responsabilités ne signifie évidemment pas que la répartition inégale de la charge mentale serait « de sa faute ». Les habitudes familiales se construisent dans un contexte beaucoup plus large, fait de normes sociales, d'organisation professionnelle et d'attentes différentes envers les mères et les pères.
Partager la responsabilité implique néanmoins aussi de permettre à l'autre parent de devenir réellement responsable. Et donc d'accepter qu'il puisse parfois apprendre en oubliant, en essayant ou simplement en faisant autrement.
Le but n'est pas de compter chaque couche changée
Une parentalité parfaitement répartie à 50/50 chaque jour est probablement irréaliste. Il y aura des périodes où l'un donnera davantage parce que l'autre travaille plus, est malade, traverse une période difficile ou simplement parce que la vie familiale évolue.
L'enjeu n'est donc pas forcément de tenir un tableau Excel des bains, des repas et des trajets vers la crèche. La question est plutôt de savoir si les deux parents ont le sentiment d'être coresponsables de la famille.
Est-ce que chacun peut anticiper les besoins des enfants sans attendre des instructions ? Est-ce que chacun sait ce qui se passe dans leur vie ? Et surtout : est-ce que chacun peut réellement décrocher de temps en temps en sachant que l'autre prendra le relais sans avoir besoin d'un mode d'emploi ?
Peut-être que le meilleur test est très simple
Imaginez que demain matin vous deviez partir seule pendant trois jours, sans avoir le temps de préparer quoi que ce soit. Pas de vêtements préparés. Pas de liste sur le frigo. Pas de message avec les horaires. Pas de rappel pour la crèche. Pas de repas anticipés.
Que se passerait-il ?
Si votre première pensée est « Mon Dieu, je dois préparer tellement de choses avant de partir », vous avez peut-être déjà une partie de la réponse.
Parce qu'être le default parent, ce n'est pas seulement faire beaucoup pour sa famille. C'est parfois avoir l'impression que, si vous arrêtez d'y penser… plus personne n'y pense.
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