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Couple et parentalité

J'aime mon enfant, mais ma vie d'avant me manque


Ecrit le 02/09/2026 par Family Service,

Il y a des phrases qu'une maman peut prononcer assez facilement : « Je suis fatiguée », « J'ai besoin d'une pause », « Aujourd'hui, les enfants m'épuisent ». Et puis il y en a une autre, beaucoup plus difficile à dire : « Si c'était à refaire, je ne suis pas certaine que j'aurais des enfants. »

Peut-on aimer son enfant et pourtant regretter d'être devenue mère ? Derrière cette question se cache l'un des grands tabous de la maternité. Car dans l'imaginaire collectif, devenir maman devrait être l'une des plus belles choses qui puissent arriver à une femme. Alors comment parler de celles qui aiment leur enfant, prennent soin de lui… mais qui, si elles pouvaient remonter le temps, feraient peut-être un autre choix ?

Regretter d'être mère ne signifie pas forcément regretter son enfant

C'est probablement la distinction la plus importante. Une femme peut aimer profondément son enfant, être attachée à lui, vouloir son bonheur et prendre soin de lui tout en regrettant ce que la maternité a changé dans sa propre existence. Ce qu'elle regrette peut être le fait d'être devenue mère, avec tout ce que ce rôle implique : la responsabilité permanente, la perte d'une partie de sa liberté, les changements dans le couple, la charge mentale, les conséquences professionnelles ou encore le sentiment de ne plus être tout à fait la personne qu'elle était auparavant.

Ce paradoxe peut sembler difficile à comprendre. Pourtant, nous pouvons aimer une personne tout en regrettant certaines conséquences d'une décision qui a transformé notre vie. Dans le cas de la maternité, cette idée est simplement beaucoup plus difficile à exprimer.

« Si c'était à refaire, je n'aurais pas d'enfant »

C'est notamment autour de cette idée que les chercheurs étudient ce que l'on appelle le regret parental. Il ne s'agit pas simplement de penser après une nuit blanche : « Mais pourquoi ai-je fait des enfants ? ». Le regret parental désigne plutôt un sentiment plus profond et persistant : avec ce que l'on sait aujourd'hui de la parentalité, si l'on pouvait revenir en arrière, on choisirait de ne pas devenir parent.

Une revue scientifique publiée en 2026 et cosignée par Isabelle Roskam de l'UCLouvain décrit le regret parental comme un phénomène spécifique, lié notamment au fait d'imaginer la vie alternative que l'on aurait pu avoir si l'on n'était pas devenu parent. Les chercheurs soulignent également une particularité essentielle de cette décision : contrairement à de nombreux autres choix de vie, devenir parent est irréversible.

Le phénomène reste relativement peu étudié et les chiffres varient selon les pays, les populations interrogées et la manière dont le regret est mesuré. Il ne faut donc pas chercher à résumer une expérience aussi complexe à un pourcentage. Mais les travaux accumulés depuis une dizaine d'années montrent suffisamment clairement que le phénomène existe pour qu'il mérite d'être étudié… et surtout qu'on puisse en parler.

Pourquoi est-il si difficile pour une mère de dire qu'elle regrette ?

Parce que la maternité reste entourée d'attentes particulièrement fortes. Une maman est censée aimer son enfant, bien sûr, mais aussi trouver du bonheur et du sens dans son rôle. Dire « J'aime mon enfant mais je n'aime pas être mère » vient donc heurter directement cette représentation.

Cette pression commence parfois bien avant la grossesse. La question de savoir si l'on souhaite réellement devenir parent peut se mélanger aux attentes de la famille, de l'entourage et de la société. Sur La Boîte Rose, nous avions déjà abordé cette frontière parfois difficile à identifier entre avoir des enfants par désir personnel ou sous l'influence d'une certaine pression sociale.

Lorsqu'une femme découvre ensuite que la maternité ne lui apporte pas l'épanouissement qu'elle imaginait, le problème peut devenir presque insoluble : ressentir du regret provoque de la culpabilité et cette culpabilité rend, à son tour, encore plus difficile le fait d'en parler.

Avant bébé, imaginait-on vraiment ce que signifie devenir parent ?

On peut préparer une chambre, acheter une poussette, suivre des cours de préparation à la naissance et lire des dizaines d'articles sur les premières semaines avec bébé. Mais peut-on réellement savoir ce que signifie être responsable d'un enfant 24 heures sur 24 et pendant des années avant de l'avoir vécu ?

La parentalité possède une particularité assez vertigineuse : elle est irréversible. On peut changer de travail, quitter une ville, mettre fin à une relation ou reprendre des études. Mais on ne peut pas décider après quelques années que, finalement, être parent ne nous convient pas.

C'est précisément l'un des éléments mis en avant par les recherches récentes sur le regret parental : une personne peut imaginer très clairement la vie qu'elle aurait pu avoir sans enfant, tout en sachant qu'elle ne peut plus revenir au moment où ce choix était encore possible.

« On m'avait dit que ce serait difficile. Pas que ce serait comme ça. »

Il existe aussi un décalage possible entre la maternité imaginée et la maternité vécue. Avant la naissance, on parle volontiers des nuits courtes, des couches ou des pleurs. Mais certaines transformations sont beaucoup plus difficiles à anticiper : la sensation de ne plus pouvoir être spontanée, le fait de devoir penser constamment pour quelqu'un d'autre, la difficulté à retrouver du temps seule, les conséquences sur la carrière, la transformation du couple, la répétition des tâches quotidiennes ou simplement cette sensation étrange de ne plus totalement s'appartenir.

Pour certaines femmes, la difficulté ne vient donc pas nécessairement de leur enfant mais de la place que le rôle de mère a progressivement prise dans leur vie. C'est aussi ce qui explique pourquoi les injonctions à « profiter de chaque instant » peuvent parfois être particulièrement difficiles à recevoir lorsqu'on traverse une période compliquée.

La pression pour devenir mère peut aussi jouer un rôle

Toutes les femmes qui deviennent mères n'ont pas nécessairement grandi avec un immense désir d'enfant. Pour certaines, avoir des enfants semblait simplement être la suite logique de la vie : rencontrer quelqu'un, s'installer ensemble, construire sa carrière puis, à un moment donné, répondre à la fameuse question « Et vous, c'est pour quand ? ».

Les normes sociales peuvent ainsi influencer une décision que nous considérons pourtant comme profondément intime. C'est pourquoi se demander si l'on a réellement envie d'un bébé, ce que l'on attend de la parentalité et ce que cette décision va changer dans notre vie n'a rien d'égoïste. Au contraire, ce sont probablement des questions que l'on devrait pouvoir poser beaucoup plus librement.

Et si ce n'était pas du regret, mais de l'épuisement ?

C'est une distinction essentielle. Penser ponctuellement « Je donnerais n'importe quoi pour retrouver ma vie d'avant » après trois nuits sans sommeil ne signifie pas nécessairement regretter d'être devenue mère. Tous les parents peuvent traverser des périodes où leur rôle leur semble extrêmement difficile.

Il existe notamment le burn-out parental, un état d'épuisement intense lié au rôle de parent. Sur La Boîte Rose, nous abordons également cet épuisement qui peut toucher les mamans lorsque les responsabilités et la fatigue s'accumulent.

Le regret parental et le burn-out sont liés, mais ils ne sont pas interchangeables. Une étude menée notamment par Isabelle Roskam et Moïra Mikolajczak de l'UCLouvain, avec Konrad Piotrowski, auprès de plusieurs milliers de parents, s'est précisément intéressée à cette question. Les chercheurs concluent que les deux phénomènes entretiennent des liens, tout en constituant des expériences psychologiques distinctes.

Des travaux longitudinaux publiés dans le Journal of Marriage and Family montrent également une relation entre les deux : les parents présentant davantage de regret parental rapportent aussi davantage de burn-out au fil du temps, même si les mécanismes qui les relient sont complexes.

La différence est importante. Une maman épuisée peut retrouver du plaisir dans sa parentalité lorsque sa situation, son sommeil ou le soutien dont elle dispose s'améliorent. Le regret parental renvoie davantage à une question beaucoup plus globale : « Sachant tout ce que je sais aujourd'hui, est-ce que je choisirais encore de devenir mère ? »

Et la dépression post-partum ?

Là encore, il ne faut pas tout confondre. La période qui suit une naissance peut être accompagnée de difficultés psychologiques importantes. Une dépression post-partum peut notamment modifier profondément la manière dont une maman vit son quotidien, son rapport à elle-même et parfois son expérience de la maternité.

Le regret parental n'est pas en lui-même un diagnostic médical, et ressentir des émotions négatives vis-à-vis de sa maternité ne permet évidemment pas de conclure à une dépression. Il est donc important de distinguer ces différentes réalités. Notre article consacré au baby blues et à la dépression post-partum revient notamment sur les signes qui doivent alerter et sur l'importance de demander de l'aide lorsque le mal-être s'installe.

Si la souffrance devient importante, persistante ou envahissante, ou si des pensées inquiétantes apparaissent, il est important d'en parler à son médecin, sa sage-femme, son gynécologue ou un professionnel de la santé mentale.

Pourquoi parle-t-on surtout des mères ?

Le regret d'être devenu parent ne concerne évidemment pas uniquement les femmes. Un père peut lui aussi aimer ses enfants tout en estimant qu'il aurait préféré ne jamais devenir père. D'ailleurs, la recherche scientifique parle généralement de parenthood regret, c'est-à-dire de regret de la parentalité, et pas uniquement de regret maternel.

Mais la maternité reste accompagnée d'attentes sociales particulières. Dans de nombreuses familles, les mères assument encore une part importante de l'organisation quotidienne des enfants et de la charge mentale familiale. À cela peuvent s'ajouter les conséquences physiques de la grossesse et de l'accouchement, les éventuelles difficultés liées à l'allaitement, le congé de maternité ou encore les répercussions professionnelles.

La question n'est donc peut-être pas uniquement : « Pourquoi certaines femmes regrettent-elles d'être devenues mères ? » Elle peut aussi devenir : « Dans quelles conditions leur demande-t-on d'être mères ? »

Peut-on être une bonne mère et parfois souhaiter ne jamais l'être devenue ?

C'est probablement la question la plus inconfortable de toutes. Et pourtant, ces deux réalités ne sont pas nécessairement incompatibles. Le regret est un sentiment ; être parent se traduit aussi par des comportements, une relation, de la présence et des responsabilités. Une femme peut donc ressentir du regret tout en prenant soin de son enfant et en construisant avec lui une relation affectueuse.

Reconnaître l'existence du regret parental ne signifie pas affirmer que la maternité est une erreur. Cela signifie simplement accepter que l'expérience de la parentalité n'est pas identique pour tout le monde.

Le problème du mythe de la « maman parfaite »

Peut-être avons-nous également rendu la maternité particulièrement difficile à questionner parce que nous en avons longtemps raconté une version très idéalisée. Une bonne mère devrait être patiente, disponible, épanouie, reconnaissante d'avoir des enfants, investie dans leur développement, présente professionnellement sans trop travailler, présente pour ses enfants sans « s'oublier », prendre du temps pour elle mais pas trop… et évidemment profiter de chaque instant parce que « ça passe tellement vite ».

Cette accumulation d'attentes peut elle-même devenir épuisante. Même lorsqu'on ne regrette absolument pas d'avoir eu ses enfants, il est possible d'en avoir marre, de vouloir être seule ou de ne pas aimer certaines dimensions de la maternité. Comme nous le rappelons dans notre article consacré aux mamans épuisées, la mère parfaite n'existe tout simplement pas.

Difficile pourtant, dans ce contexte, d'avouer : « Je ne suis pas heureuse dans ce rôle. »

Parler du regret maternel ne signifie pas décourager les femmes d'avoir des enfants

C'est peut-être précisément l'inverse. Parler honnêtement de la maternité permet aussi aux femmes et aux couples qui envisagent d'avoir un enfant de réfléchir à ce que représente réellement la parentalité. Pas pour leur faire peur, mais pour sortir de l'idée qu'avoir un enfant serait simplement une étape obligatoire de la vie adulte.

La recherche sur le sujet va d'ailleurs dans ce sens. La revue scientifique publiée en 2026 sur dix années de recherches consacrées au regret parental estime qu'une meilleure compréhension du phénomène peut contribuer à un discours public plus authentique autour de la parentalité, sans pour autant diminuer la valeur que peut avoir la vie familiale pour celles et ceux qui la désirent.

Vouloir un enfant mérite d'être un choix. Ne pas en vouloir aussi. Hésiter également. Et reconnaître que certaines personnes auraient fait un autre choix si elles avaient su ce qu'elles savent aujourd'hui ne retire rien au bonheur de celles qui referaient exactement le même parcours.

« J'aime mes enfants. Mais dans une autre vie, je ne serais peut-être pas maman. »

Peut-être est-ce finalement cette contradiction qu'il faut accepter. On peut aimer énormément ce que l'on a créé sans aimer tout ce que l'on a dû devenir pour le créer. Une mère peut regarder son enfant et ne pas souhaiter qu'il disparaisse de sa vie, tout en imaginant parfois une autre version d'elle-même : une femme qui aurait davantage voyagé, qui aurait vécu autrement, qui aurait fait d'autres choix ou qui ne serait tout simplement jamais devenue maman.

Cette pensée peut être inconfortable, mais la rendre dicible permet peut-être justement d'enlever une partie de la honte qui l'accompagne. Car entre « devenir mère a été la plus belle décision de ma vie » et « je n'aime pas mon enfant », il existe toute une palette d'expériences de la maternité dont on parle encore trop peu. Et certaines méritent simplement d'être entendues.